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L’Afrique du Sud, souvent présentée comme la « Nation arc-en-ciel » née de la fin de l’apartheid en 1994, est aujourd’hui confrontée à une résurgence inquiétante de violences xénophobes visant principalement des ressortissants africains. Loin d’être un phénomène nouveau, cette hostilité à l’égard des étrangers connaît depuis plusieurs années des poussées récurrentes. La vague récente, observée en 2025 et 2026, confirme l’enracinement du problème. Attaques ciblées, pillages de commerces, intimidations, exclusion des services publics sont autant de manifestations qui traduisent une crise sociale profonde et multiforme.
Une violence récurrente
Les violences xénophobes en Afrique du Sud s’inscrivent dans une longue histoire. Dès la fin des années 1990, des migrants originaires du Zimbabwe, du Mozambique ou de Somalie ont été victimes d’agressions et d’expulsions. Le pic de 2008, qui fit plus de 60 morts, est l’épisode le plus dramatique, mais n’est pas une exception. D’autres flambées ont été enregistrées en 2015 et en 2019. En avril 2026, de nouveaux incidents visant des ressortissants étrangers ont suscité des réactions diplomatiques, notamment de la part du Ghana, dont des citoyens ont été pris pour cible. Les autorités sud-africaines ont promis des mesures répressives face à ces violences.
Dans certaines régions, ces violences prennent des formes organisées. Des groupes comme Operation Dudula mènent des actions de type vigilantiste, allant jusqu’à empêcher des migrants d’accéder aux soins ou à l’éducation, en violation des droits constitutionnels garantis à tous les résidents.
La banalisation de ces actes est préoccupante. Selon plusieurs analyses, la xénophobie tend à se normaliser dans le débat public et dans certaines pratiques sociales, au point de devenir un élément récurrent du paysage politique et urbain sud-africain.
Les ressorts économiques
La première explication avancée pour justifier cette hostilité se trouve dans la situation économique du pays. L’Afrique du Sud est confrontée à un chômage massif, notamment chez les jeunes, ainsi qu’à des niveaux élevés de pauvreté et d’inégalités. Dans ce contexte, les migrants sont perçus comme des concurrents directs sur le marché du travail et dans l’économie informelle.
Une croyance largement répandue veut que les étrangers « prennent les emplois » ou accaparent les opportunités économiques. Cette perception est plus forte dans les quartiers populaires où la compétition pour les ressources est exacerbée.
De nombreux commerçants étrangers, surtout somaliens ou éthiopiens, sont en effet très présents dans le secteur des spaza shops (petits commerces de proximité), où ils développent des réseaux efficaces et compétitifs. Cette relative réussite économique alimente jalousies et ressentiments, parfois instrumentalisés pour justifier des attaques et des pillages.
Les ressortissants d’Afrique de l’Ouest, (Nigérians, Ghanéens, mais aussi Sénégalais) ont, à plusieurs reprises, été explicitement ciblés lors de différentes vagues de violences. Les épisodes récents confirment cette tendance. Le mois dernier, des ressortissants ghanéens ont été parmi les premières victimes d’attaques dans certaines provinces, accusés d’être responsables des difficultés économiques locales, ce qui a conduit à des tensions diplomatiques entre Accra et Pretoria.
Cette désignation des Ouest-Africains comme boucs émissaires est une représentation tenace qui les associe, dans l’imaginaire populaire, à des activités criminelles (trafic de drogue, réseaux informels) ou à une concurrence économique jugée « agressive ». Pourtant, plusieurs études soulignent l’absence de preuve empirique liant immigration et hausse du chômage ou de la criminalité. Ces idées relèvent davantage de représentations sociales que de réalités
Les Nigérians, très présents dans le commerce et les réseaux diasporiques, sont souvent au cœur de tensions, comme l’a montré en mars 2026, une polémique autour d’une figure communautaire igbo, qui a cristallisé un rejet plus large des étrangers et déclenché des violences urbaines.
La figure au cœur de cette polémique est Solomon Ogbonna Eziko, couronné en mars 2026 comme « Igwe Ndigbo » (chef ou roi de la communauté Igbo) à KuGompo City (anciennement East London). La communauté nigériane locale a organisé une cérémonie pour marquer ses 30 ans de présence dans la région.
Les vidéos de l’événement, partagées sur les réseaux sociaux ont suscité une vive indignation chez de nombreux Sud-Africains. Des chefs traditionnels locaux, notamment ceux du peuple Xhosa, des organisations civiles et des partis politiques comme ActionSA ont dénoncé cet acte, perçu comme une violation de la souveraineté nationale et un manque de respect envers les coutumes et autorités locales.
Le 30 mars 2026, la manifestation d’abord autorisée et pacifique a dégénéré à KuGompo City. Suite à des altercations physiques, des émeutes ont éclaté. Des commerces appartenant à des étrangers ont été ciblés, et au moins une douzaine de véhicules ainsi que des bâtiments ont été incendiés.
Les Sénégalais, bien que moins nombreux, n’ont pas été épargnés dans les vagues précédentes, notamment dans les townships où ils sont considérés comme économiquement performants et donc menaçants.
En réalité, cette xénophobie prend fréquemment la forme d’une « afrophobie » intra-africaine, dirigée contre des populations noires étrangères, accusées de prospérer là où une partie de la population locale demeure marginalisée.
Au-delà de l’emploi, les migrants sont accusés de peser sur des services publics déjà fragilisés. L’accès à la santé, à l’éducation ou au logement est un autre point de tension. Dans un système marqué par des infrastructures sous pression, la présence de populations étrangères est souvent perçue comme un facteur aggravant.
Des groupes militants exploitent ce sentiment en justifiant leurs actions par la nécessité de « protéger » les ressources nationales. Les blocages d’accès aux cliniques publiques illustrent la logique d’exclusion, où les étrangers deviennent les boucs émissaires d’un système défaillant.
Mais cela traduit en réalité une crise plus large de l’État-providence sud-africain, incapable de répondre aux besoins de l’ensemble de la population.
Les intellectuels africains
L’Afrique du Sud est, depuis plusieurs décennies, un pôle d’attraction pour les intellectuels et universitaires africains, attirant en particulier des profils hautement qualifiés en provenance de pays anglophones comme le Zimbabwe ou le Nigeria, mais aussi de la République démocratique du Congo, du Cameroun et de diverses nations d’Afrique de l’Est.
Ces hommes et ces femmes, majoritairement professeurs, chercheurs, médecins ou ingénieurs, trouvent dans les universités sud-africaines des conditions de travail nettement plus favorables, portées par des financements conséquents, des infrastructures de recherche de classe mondiale et des niveaux de rémunération compétitifs.
Leur départ de leur pays d’origine, s’inscrit souvent dans une logique de fuite face à l’instabilité politique, à l’insuffisance des moyens ou aux grèves récurrentes qui fragilisent les systèmes universitaires. Toutefois, une fois installés, ces intellectuels se heurtent à des obstacles d’intégration, relevant moins de violences directes que d’une xénophobie diffuse, souvent décrite comme « académique » ou « symbolique ». La précarité contractuelle est une réalité, nombre d’entre eux étant confinés dans des statuts temporaires ou des postdoctorats prolongés, tandis que les universités privilégient les nationaux pour les postes permanents.
À cela s’ajoute la lourdeur administrative entourant les permis de séjour et de travail, dont le renouvellement s’apparente à un parcours kafkaïen. Une autre limite tangible est le plafond de verre, l’accès aux fonctions dirigeantes suscitant des controverses politiques, nourries par des accusations récurrentes de préférence accordée aux compétences étrangères.
Dans l’espace public comme dans les institutions, ces universitaires font face à une suspicion croissante, alimentée par des débats politiques qui mettent en cause leur présence et imposent aux établissements d’enseignement supérieur de justifier leur recrutement. Au quotidien, ils rapportent un climat de harcèlement moral diffus, fait d’isolement, de micro-agressions et d’accusations de « voler les opportunités » des nationaux. Cette situation les contraint à une démonstration constante de leur légitimité, révèlant, là aussi, les tensions profondes qui traversent la société sud-africaine contemporaine
Cette situation révèle une contradiction profonde. Au sein même du continent, la circulation des savoirs et des élites se heurte encore à des réflexes identitaires puissants, qui fragilisent l’idéal panafricain.
Une instrumentalisation politique et discursive
La xénophobie en Afrique du Sud ne peut être comprise sans analyser le rôle du discours politique. À plusieurs reprises, des déclarations de responsables publics ont contribué à attiser les tensions en associant immigration, criminalité et désordre social.
Durant certaines périodes électorales, la question migratoire est devenue un thème central, utilisé pour mobiliser un électorat confronté à des difficultés économiques.
Au-delà des motivations idéologiques, certaines attaques relèvent d’une logique opportuniste. Les organisations comme Operation Dudula s’y inscrivent, en articulant leur discours autour de la défense des « droits des Sud-Africains » face à une immigration jugée incontrôlée. Les violences xénophobes sont fréquemment accompagnées de pillages et de destructions de biens, suggérant une dimension criminelle. La xénophobie sert alors de prétexte à des actes de prédation économique, notamment contre des commerces détenus par des étrangers. Cette « économie de la violence » complique l’analyse du phénomène, en mêlant motivations sociales, politiques et criminelles.
Héritages historiques et fractures sociales
L’héritage de l’apartheid est un autre facteur. La société sud-africaine est marquée par des inégalités profondes et une forte fragmentation sociale, les migrants apparaissent dès lors, comme une cible facile. Dépourvus de droits politiques et souvent marginalisés, ils disposent de peu de moyens pour se défendre face aux violences.
Certains chercheurs évoquent également une forme de « violence internalisée », où les tensions sociales héritées du passé se redéploient au sein même des populations noires, les étrangers devenant les victimes d’un ressentiment plus large lié à l’exclusion économique.
Une réponse insuffisante
Face à cette situation, les autorités sud-africaines oscillent entre condamnations de principe et difficultés d’action concrète. Si des engagements ont été pris pour poursuivre les auteurs de violences et protéger les migrants, leur mise en œuvre reste inégale. Les organisations de défense des droits humains dénoncent un manque de volonté politique et des défaillances dans l’application des lois.
La xénophobie en Afrique du Sud ne saurait être réduite à une simple hostilité envers les étrangers. Elle est le symptôme d’un malaise social plus profond, où se conjuguent chômage massif, inégalités persistantes, fragilité des institutions et instrumentalisation politique.
En définitive, la question de la xénophobie en Afrique du Sud pose la capacité de l’État post-apartheid à construire une société réellement inclusive, fidèle aux idéaux de solidarité et de justice qui ont présidé à sa naissance.
Henriette Niang Kandé
L’article Afrique du Sud : les ressorts d’une xénophobie persistante est apparu en premier sur Sud Quotidien.