" "
Posted by - support -
on - May 18 -
Filed in - Society -
-
30 Views - 0 Comments - 0 Likes - 0 Reviews
Le système mondial de gouvernance traverse aujourd’hui, l’une des crises les plus profondes de son histoire contemporaine. Guerres économiques, tensions géopolitiques, affrontements militaires, résurgences nationalistes, effritement du multilatéralisme. Partout, les lignes de fracture se multiplient et nourrissent l’impression d’un monde livré à un désordre durable. Les certitudes d’hier vacillent, les équilibres internationaux se fragilisent et les institutions, longtemps présentées comme les garantes de la stabilité politique et sociale, peinent désormais à inspirer confiance. Dans un tel contexte, une question devient incontournable. Comment penser encore la gouvernance démocratique dans un monde gagné par le doute, la défiance et les incertitudes ?
C’est précisément autour de cette interrogation fondamentale que « Trust Africa » a organisé, mardi dernier, un atelier de réflexion consacré au thème : « Repenser la gouvernance et les stratégies de financement pour le changement ».
La rencontre, marquée par la présence du Secrétaire exécutif de l’organisation, Ebrima Sall, d’universitaires et de plusieurs acteurs de la société civile, a permis de poser sans détour les termes d’un malaise démocratique désormais mondial, mais dont les répercussions sont particulièrement sensibles sur le continent africain.
Au fil des échanges, un constat préoccupant s’est imposé qui est la perte progressive de confiance envers les institutions politiques, nationales comme régionales, atteint un niveau critique. Les citoyens doutent de plus en plus de la capacité des États à répondre à leurs aspirations fondamentales, les espaces régionaux eux-mêmes semblent traversés par une crise de légitimité qui fragilise les projets d’intégration et nourrit les replis identitaires. Cette défiance généralisée s’accompagne d’un sentiment d’impasse sociale, économique et politique qui pousse une partie importante de la jeunesse africaine à envisager l’exil comme unique horizon possible. Le désir de « partir » devient ainsi le symptôme le plus visible d’un profond désenchantement collectif.
Le diagnostic posé lors de cet atelier est sans appel. Une grande partie de l’architecture politique, économique et institutionnelle construite au lendemain de la Seconde Guerre mondiale paraît aujourd’hui en voie d’épuisement. Les mécanismes de régulation internationale montrent leurs limites, tandis que les modèles de gouvernance hérités des décennies passées semblent de moins en moins adaptés aux réalités contemporaines. Face à cette situation, il urge alors de repenser les cadres d’action, de reconstruire des formes de solidarité durables et surtout d’inventer de nouveaux mécanismes de financement capables d’assurer une autonomie plus stable et plus pérenne aux initiatives africaines.
Au-delà des réformes techniques, les participants ont insisté sur la nécessité d’un véritable changement de paradigme.
Il ne s’agit plus seulement d’attendre des solutions venues de l’extérieur, mais de promouvoir un état d’esprit nouveau, plus audacieux, plus innovant, davantage tourné vers la mobilisation des ressources endogènes. La philanthropie africaine, le mécénat, les investissements communautaires et la mutualisation des compétences apparaissent comme autant de leviers appelés à jouer un rôle central dans la construction d’un modèle de développement plus souverain et plus résilient. L’ambition affichée est claire. Fédérer des acteurs capables de contribuer concrètement à la transformation multiforme du continent.
Mais l’un des enseignements majeurs de cette rencontre réside sans doute dans la remise en question de certaines conceptions réductrices de la démocratie. Aussi, faut-il le rappeler, la démocratie ne saurait se limiter à la seule organisation périodique d’élections. La raison est en que, trop souvent, les conquêtes politiques réalisées au nom des aspirations populaires débouchent sur des désillusions profondes. Une fois au pouvoir, nombre de dirigeants reproduisent en effet les mêmes pratiques qu’ils dénonçaient naguère avec vigueur lorsqu’ils étaient dans l’opposition. Comme si les alternances ne servaient finalement qu’à changer les visages sans transformer les systèmes. Cette continuité des logiques de domination révèle ainsi toute l’ampleur du malaise démocratique contemporain : le pouvoir, au lieu d’être un instrument de transformation sociale, devient fréquemment un espace de reproduction des privilèges et de confiscation des espérances populaires.
Les outrances et les dérives populistes observées dans plusieurs grandes démocraties occidentales, notamment sous la présidence de Donald Trump, illustrent d’ailleurs la profondeur de cette crise du leadership politique. Car au fond, la question centrale demeure celle du rapport au pouvoir. Gouverner pour quoi faire, et surtout au service de qui ?
Lors de l’atelier, les débats ont naturellement conduit à une réflexion plus spécifique sur le continent africain. Se sont donc invitées plusieurs questions. Le modèle démocratique occidental, dans sa forme actuelle, est-il réellement adapté aux réalités historiques, sociales et culturelles africaines ? Peut-on continuer à envisager la démocratie comme un modèle uniforme applicable indistinctement à toutes les sociétés ? Ou faut-il au contraire la réinterpréter à partir des trajectoires propres aux peuples africains ?
Mais encore convient-il de s’entendre sur ce que recouvre ce « nous » africain, souvent présenté comme un ensemble homogène. A l’évidence, l’Afrique n’est pas un bloc monolithique ! Elle est plurielle, diverse, traversée par une multiplicité d’histoires, de cultures, de langues et d’expériences politiques. Pour autant, cette pluralité constitue une richesse essentielle qui doit être placée au cœur de toute réflexion sérieuse sur la gouvernance. Il importe toutefois de relever que singularité et pluralité ne s’opposent pas, car se complètent et s’entrelacent dans la manière même de concevoir les institutions démocratiques.
Dès lors, la démocratie ne devrait plus être pensée comme un modèle abstrait imposé de l’extérieur, mais comme un ensemble de principes universels susceptibles de prendre des formes différentes selon les réalités historiques et socioculturelles de chaque société.
Dans cette perspective, les déclarations du capitaine-président de Ouagadougou, rejetant « le modèle démocratique occidental », jugé inadapté à l’Afrique, méritent d’être discutées. En effet, si les formes institutionnelles peuvent varier, les principes fondamentaux de la démocratie demeurent universels : élections libres et transparentes, séparation des pouvoirs, égalité des citoyens devant la loi, refus d’une citoyenneté à deux vitesses, protection des libertés fondamentales et obligation de rendre compte.
Au cours des échanges, il a ainsi été rappelé que la Charte du Mandé consacrait déjà, plusieurs siècles avant les formulations modernes des droits humains, des principes essentiels tels que la préservation de la paix sociale, la reconnaissance du mérite, la protection de la dignité humaine et la bonne gestion du bien commun. Une preuve supplémentaire, si besoin en était, que les valeurs démocratiques ne sont nullement étrangères aux traditions politiques africaines.
L’enjeu n’est donc ni de rejeter la démocratie au nom d’une supposée exception africaine, ni d’idéaliser l’Afrique dans une vision romantique détachée des réalités. Bien au contraire, le véritable défi consiste plutôt à bâtir des systèmes de gouvernance capables de répondre concrètement aux attentes des populations. Autrement dit, faire du pouvoir non plus un instrument de domination, de prestige personnel voire de jouissance, mais un véritable levier de transformation sociale, économique et humaine, au service du bien commun et, en priorité, des plus vulnérables.
L’article Quand « Trust Africa » questionne le malaise démocratique… Par Vieux Savané est apparu en premier sur Sud Quotidien.