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Un terrain de football, une tribune officielle, une arrivée protocolaire, deux élus qui décident, avec une audace toute contemporaine, que leurs genoux n’ont pas vocation à fléchir… Il faut parfois peu de choses pour fissurer les façades les plus solennelles de la République
Ainsi s’est jouée, à Koumpentoum, une scène que les manuels de droit constitutionnel n’avaient pas prévue, mais que les textes réglementaires eux, avaient parfaitement anticipée. Encore eût-il fallu les lire ! Une préfète, incarnation de l’État territorial, fait son entrée. L’assistance se lève, presque chorégraphiée. En tout cas disciplinée. Deux « honorables » députés, eux, restent assis, fermement arrimés à leur siège comme à une doctrine nouvelle. Ainsi est né l’incident. Une « collision » entre un texte et des comportements.
Car enfin, que s’est-il passé ? Rien et tout à la fois. Deux parlementaires ont refusé de se lever à l’arrivée de l’autorité administrative, déclenchant une intervention de la gendarmerie et une sommation aussi simple que brutale. Se conformer au protocole ou quitter les lieux. Voilà donc la République sommée de choisir entre la verticalité et l’expulsion.
Le décret fixant l’ordre de préséance ne suggère, ni n’insinue. Il ordonne. Dans les départements, l’autorité administrative déconcentrée devance les députés.
Le protocole, cette vieille mécanique invisible que chacun prétend connaître mais que peu prennent la peine de comprendre ou de s’atteler à l’apprendre, aura rarement été autant convoqué pour si peu. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’un détail. Mais dans les régimes politiques, les détails sont souvent des abîmes. Le fait de se lever, geste apparemment dérisoire, n’est jamais adressé à la personne mais est destiné à la fonction. Ce que l’on salue, ce n’est pas Madame X ou Monsieur Y, mais l’État, cet être abstrait dont chacun se réclame tout en s’autorisant à le contester à la première contrariété.
À cet égard, il convient de rappeler que le protocole, la préséance et les usages ne relèvent pas de registres concurrents mais complémentaires. Le protocole fixe la règle écrite, la préséance en établit la hiérarchie, tandis que les us et coutumes en assurent l’incarnation vivante dans le quotidien des pratiques républicaines. Là où le texte organise, la coutume fluidifie, la hiérarchie structure, et l’usage adoucit. Mais encore faut-il que ces trois dimensions convergent vers cet objectif commun qu’est le respect des institutions. Faute de quoi, les usages deviennent prétextes, la préséance est relativisée, et le protocole, vidé de sa substance, se réduit à une formalité que chacun ajuste à son humeur
Dans ce Pencum Niani, chacun aura interprété sa partition avec un zèle remarquable.
D’un côté, l’autorité préfectorale, gardienne du rituel républicain, persuadée que l’ordre protocolaire est la dernière digue contre l’anarchie symbolique. Elle rappelle à l’ordre, convoque la force publique, transforme un festival culturel en séminaire improvisé de discipline civique. L’État, en somme, se redresse, au sens propre.
De l’autre, les députés, élus du suffrage universel, porteurs d’une légitimité qu’ils jugent non moins équivalente, sinon supérieure, à celle d’un représentant nommé. Ils restent assis. Non par fatigue, mais par « principe ». Peut-être aussi par stratégie. Le refus devient posture, la posture devient message, et le message, comme toujours devient polémique.
Car enfin, si l’on voulait être rigoureux, exercice de plus en plus subversif de nos jours, il conviendrait de rappeler que la République ne repose pas sur une hiérarchie simpliste des egos, mais sur une articulation délicate des fonctions.
Le préfet incarne l’État central, la continuité administrative, l’ordre public. Le député incarne le peuple souverain, la loi, la délibération nationale. Aucun n’est subordonné à l’autre. Et pourtant, tous deux sont soumis au protocole, c’est-à-dire la mise en scène codifiée de cette coexistence.
Or, à Koumpentoum, chacun aura choisi d’interpréter le protocole non comme une règle commune, mais comme une arme de positionnement.
Les députés, en refusant de se lever, ont transformé un geste en acte de défiance politique, au mépris de l’image d’unité qu’ils sont censés incarner. La préfète, en convoquant la contrainte, a donné à ce même protocole une dimension quasi coercitive, comme si le civisme pouvait être arraché à coups d’injonctions.
Entre les deux, la République, elle, n’a pas eu le temps de s’asseoir.
C’est ici que s’impose une vérité plus cruelle encore, que l’incident n’a fait qu’exhiber sans fard. Le protocole républicain, jadis respecté avec une gravité quasi liturgique, est désormais traité comme un accessoire, que l’on enfile ou que l’on jette selon l’humeur du moment. On ne le viole même plus avec fracas, ce qui supposerait encore une conscience de sa valeur, on le néglige avec désinvolture, on le piétine avec une suffisance tranquille.
Le respect des formes, autrefois signe d’élévation, est devenu suspect, l’irrévérence, elle, se pare des habits flatteurs de la liberté. À force de vouloir désacraliser la fonction, on a fini par banaliser l’État lui-même. Et dans cette République où chacun revendique sa dignité tout en méprisant celle des institutions, le protocole n’est plus qu’un vestige encombrant, une politesse inutile dans un monde où l’on préfère avoir raison assis que tort debout.
Il faut dire que le débat n’est pas neuf. Derrière ce refus de se lever se cache une question ancienne, presque philosophique. Qui doit quoi à qui dans la République ?
Certains, à la faveur de l’incident, ont rappelé que l’Assemblée nationale constitue une Institution et que ses membres devraient, en certaines circonstances, être accueillis par l’autorité administrative. D’autres ont insisté sur le fait que le respect des symboles ne saurait être optionnel, surtout lorsqu’il s’agit d’événements officiels.
En réalité, chacun convoque le protocole comme on convoque un témoin à charge. Le protocole n’est pas une arme. C’est un langage. Et comme tout langage, il suppose une compréhension partagée. À défaut, il devient ce qu’il a été à Koumpentoum. Il serait toutefois injuste de réduire cet épisode à une simple querelle d’orgueil. Il révèle, plus profondément, une transformation du rapport aux institutions.
Autrefois, le protocole s’imposait comme une évidence. On se levait parce que cela se faisait. On saluait parce que cela allait de soi. Aujourd’hui, chaque geste est interrogé, contesté, réinterprété. On le réécrit mentalement pour qu’il épouse les susceptibilités du moment. La République est devenue une arène d’égos et de contestations. Si seulement ils s’accompagnaient d’une connaissance des règles, elle pourrait être salutaire. Or, c’est justement là que le bât blesse. On conteste beaucoup, on maîtrise peu.
Ainsi voit-on des responsables publics qui n’ont cure entre la fonction et la personne, entre le symbole et l’ego. Et l’on découvre, à chaque incident, que la République repose moins sur des textes que sur des habitudes lesquelles, manifestement, s’effritent.
Koumpentoum n’est donc pas un accident. C’est un symptôme.
Le symptôme d’une République où l’on confond légitimité et susceptibilité, où l’on instrumentalise les règles, transformant la moindre cérémonie en champ de bataille, combat (muet) de coqs dressés sur leurs ergots. Une République où l’on ne sait plus s’il faut se lever par respect, rester assis par principe, ou appeler la gendarmerie par pédagogie.
En somme, une République qui hésite entre la posture et la posture.
Il suffit d’un soir de vote ou d’un tampon officiel pour que l’humilité s’évapore. Désormais, ils planent si haut au-dessus de la plèbe qu’ils en oublient la pesanteur. Les regards, autrefois vitreux, brillent maintenant de la démence sacrée de ceux qui se croient investis par Dieu le Père. C’est fascinant de voir à quel point un peu de vide peut remplir une tête aussi rapidement.
À Koumpentoum, le protocole, encore victime collatérale, est sorti de cette scène un plus froissé qu’à l’accoutumée. À Koumpentoum, il ne s’agissait pas de savoir qui devait se lever, mais qui devait savoir. Et pendant que chacun revendique sa dignité, la République, elle, attend toujours qu’on daigne enfin la prendre au sérieux, debout, de préférence.
L’article Chronique de l’improviste Koumpentoum ou la République en chaise longue Par Henriette Niang Kandé est apparu en premier sur Sud Quotidien.