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on - Apr 28 -
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Il n’y pas si longtemps, la solidarité sénégalaise ne cherchait ni témoins ni validation numérique. Elle se vivait dans l’ombre des maisons, dans la chaleur de la famille, dans le silence des gestes utiles. On donnait sans filmer, on aidait sans publier. La dignité du bénéficiaire comptait autant que la générosité du donateur. Puis sont arrivés Facebook, TikTok et Instagram. Et avec eux, la solidarité est sortie brutalement de l’ombre.
Aujourd’hui, le pays découvre ou subit, c’est selon, une inflation spectaculaire des cagnottes à vocation sociale ou politique. Une détresse, réelle ou supposée, suffit désormais à déclencher une mobilisation financière d’ampleur. Il suffit de quelques images poignantes, d’un récit bien construit, d’une indignation savamment entretenue, et voilà que des millions de francs CFA circulent en quelques heures. La vitesse de propagation de l’émotion dépasse désormais celle de la vérification.
La disparition du doute est le premier glissement. Dans cette économie de l’urgence émotionnelle, vérifier devient suspect. Celui qui questionne est accusé d’insensibilité, voire de complicité avec l’injustice dénoncée. La prudence est perçue comme une froideur morale. C’est ainsi que les cagnottes prospèrent sur un terrain où l’émotion règne en maître absolu.
Et pourtant, les dérives sont nombreuses. Des cas de collectes frauduleuses émergent régulièrement, alimentant un climat de suspicion généralisée. On entend des histoires montées de toutes pièces, des montants gonflés, des objectifs flous. Dans ce charivari, la transparence est la grande absente de ces élans de solidarité numérique. Une fois l’argent collecté, peu de comptes sont rendus. Le donateur, lui, passe déjà à la prochaine indignation virale.
Plus troublant encore, ces cagnottes ne se limitent plus aux situations d’urgence. Elles s’étendent désormais à des causes politiques, à des règlements de comptes publics, voire à des projets personnels à peine déguisés. La solidarité devient alors un instrument, parfois une arme. On ne collecte plus seulement pour aider, mais pour soutenir, influencer, peser dans le débat public.
L’« élite » des influenceurs s’est alors imposée. Ces figures, nées et façonnées par les réseaux sociaux, occupent un noyau dans l’économie de l’attention. Ils racontent leur quotidien, exposent leur réussite, partagent leurs « astuces » et, surtout, monétisent leur visibilité.
Le phénomène n’est pas en soi condamnable. Après tout, chaque époque invente ses métiers. Mais ce qui interroge, c’est l’écart vertigineux entre l’image projetée et la réalité économique du pays, où une large partie de la population vit avec des revenus modestes. Ces vitrines de richesse permanente créent une forme de dissonance sociale.
Voitures rutilantes, voyages fréquents en première ou en classe affaire, maisons au luxe insolent, vêtements de marque, est le quotidien de certains influenceurs qui semblent appartenir à un autre monde. Un monde où l’argent circule sans contrainte apparente, où la réussite est rapide, presque instantanée. Cette mise en scène permanente nourrit des aspirations nouvelles, mais aussi disons-le, des frustrations profondes.
Car derrière le rêve, il y a souvent une opacité persistante. Les sources de revenus restent floues, les partenariats peu transparents, les gains difficilement traçables. Le succès devient un mystère. Une génération entière observe, compare, aspire, sans toujours comprendre les mécanismes réels de cette réussite affichée.
Et comme souvent, là où il y a fascination, il y a imitation. De plus en plus de jeunes se lancent dans la course à la visibilité, espérant reproduire ces trajectoires fulgurantes. Mais tous ne réussissent pas. Et pour beaucoup, l’échec se traduit par une précarité accrue.
À cette économie de l’influence, s’ajoute la tontine, une pratique, plus ancienne mais profondément transformée. Jadis symbole d’une solidarité structurée, basée sur la confiance et la proximité, elle connaît désormais une expansion spectaculaire. Les montants en jeu atteignent des niveaux inédits, parfois des dizaines de millions de francs CFA.
Avec l’augmentation des enjeux financiers, les dérives se multiplient. Les litiges explosent, les plaintes s’accumulent, les tribunaux sont saisis. Des organisateurs disparaissent avec les fonds, des participants refusent de payer leur part, des conflits éclatent au sein de groupes autrefois soudés. La tontine, autrefois refuge de confiance, devient un champ de bataille judiciaire.
Ce phénomène révèle une transformation plus profonde qui est la financiarisation des relations sociales. Là où la confiance suffisait, il faut désormais des garanties. La parole qui engageait ne suffit plus. Le lien social, fragilisé, se retrouve exposé aux logiques du profit et du soupçon.
Ce triptyque, cagnottes, influenceurs, tontines, dessine les contours d’une société qui mute, où les circuits traditionnels de solidarité et de réussite sont bousculés par de nouveaux mécanismes, souvent plus rapides, mais aussi plus instables.
Il serait injuste de réduire ces phénomènes à leurs excès. Ils répondent aussi à des carences bien réelles parmi lesquelles, l’insuffisance des mécanismes de protection sociale, la difficulté d’accès au financement, le chômage des jeunes, l’aspiration à une vie meilleure. Les cagnottes comblent parfois des vides laissés par l’État. Les tontines offrent des alternatives au crédit bancaire. Les influenceurs, eux, incarnent une forme d’entrepreneuriat accessible.
Mais l’absence de régulation transforme ces solutions en risques. Sans encadrement clair, sans éducation financière solide, ces pratiques dérivent. Au fond, ce qui se joue ici dépasse largement les faits relayés sur les réseaux sociaux. C’est une redéfinition des valeurs. Une redéfinition de ce que signifie réussir, aider, appartenir à une communauté. La visibilité devient une valeur en soi.
Entre confiance et méfiance, entre solidarité et opportunisme, les choix qui seront faits en matière de régulation, d’éducation, de responsabilité individuelle détermineront la trajectoire de ces phénomènes. Car à force de transformer chaque drame en contenu, chaque réussite en spectacle et chaque relation en transaction, le risque est grand de voir s’éroder ce qui faisait la singularité du modèle social sénégalais. Cette solidarité discrète, mais profonde et entraide sincère.
Peut-être est-il encore temps de ralentir, de questionner, de réguler. Non pas pour étouffer ces dynamiques nouvelles, mais pour leur redonner un cadre, une éthique, une finalité. Parce qu’une société qui confie sa solidarité aux algorithmes et sa réussite aux apparences prend le risque de perdre, en silence, ce qui la tenait debout.
Et dans cette jungle numérique, où chacun joue son rôle sous le regard des autres, il serait utile de se souvenir que la vraie richesse ne se mesure ni en vues, ni en likes, ni même en millions collectés.
Henriette Niang Kandé
L’article Chronique de l’improviste Influenceurs, tontines et illusions nationales Par Henriette Niang Kandé est apparu en premier sur Sud Quotidien.