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Demain, 4 avril 2026, la fête nationale sénégalaise pose ses valises à Thiès. Derrière les uniformes repassés, les pas cadencés et les symboles d’un État en ordre de marche, c’est une ville au tempérament singulier qui accueille le défilé. Une ville que l’histoire a façonnée dans la résistance, le débat, la contestation. Une ville dont la réputation de rebelle ne relève ni du cliché ni de l’exagération.
Thiès ne se contente pas d’être une capitale régionale. Elle est une mémoire vivante, une fabrique de conscience critique, un laboratoire permanent de l’opposition politique, syndicale et culturelle.
Une ville née du rail et de la contestation
L’histoire de Thiès est indissociable de celle du chemin de fer. Dès l’époque coloniale, la ville devient le nœud du réseau ferroviaire de l’Afrique occidentale française. Les ateliers du rail attirent des ouvriers venus de toutes les régions, formant une classe laborieuse structurée, politisée et consciente de ses droits.
C’est dans cet environnement que germe la grève des cheminots de 1947-1948, l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire sociale du Sénégal. Pendant plusieurs mois, les travailleurs de la ligne Dakar- Niger tiennent tête à l’administration coloniale. A Thiès, la mobilisation est totale. La grève devient un acte fondateur, une école de courage et de solidarité. Ousmane Sembène, dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), dépeint ce conflit non seulement comme une lutte pour l’égalité des droits et des salaires face au patronat colonial raciste, mais comme une véritable mutation sociale.
Le récit met en lumière la solidarité exceptionnelle qui lie les villes de Dakar, Thiès et Bamako. Au cœur de cette épreuve, Sembène accorde une place centrale aux femmes. Privées de ressources par le blocus de la régie, elles sortent de leur rôle traditionnel pour soutenir le mouvement, culminant avec une marche des femmes de Thiès vers Dakar. Le personnage de Bakayoko, leader charismatique et inflexible, incarne la conscience politique du mouvement, tandis que « Les bouts de bois de Dieu » (les grévistes) apprennent la dignité à travers la souffrance. La victoire finale qui n’est pas seulement syndicale, marque l’éveil d’un peuple qui réalise sa force collective et brise le mythe de la supériorité coloniale.
Depuis lors, à Thiès, contester est une tradition et revendiquer une seconde nature.
Une terre de luttes politiques
Après l’indépendance, la ville ne rentre pas pour autant dans le rang. Sous Léopold Sédar Senghor, puis Abdou Diouf, Thiès est restée un foyer d’opposition, parfois discret, souvent bruyant.
La ville se distingue par sa capacité à produire des figures politiques atypiques, parfois en rupture avec les lignes officielles. La ville devient un théâtre politique national. Les meetings y prennent des airs de démonstration de force. Mais au-delà des figures, c’est une culture politique du refus de l’alignement automatique qui distingue Thiès. Ici, le pouvoir se discute, se critique, se conteste.
Le syndicalisme comme colonne vertébrale
Si Thiès est rebelle, c’est aussi parce qu’elle est syndicaliste. L’héritage des cheminots ne s’est jamais dissipé. Il s’est transformé, parfois adapté, mais il reste enraciné. Qu’il s’agisse des travailleurs du rail, des enseignants, des agents municipaux ou des ouvriers du secteur informel, la tradition de mobilisation est forte.
Les grèves y sont fréquentes, souvent suivies, parfois redoutées. Mais elles ne sont jamais anodines. Elles traduisent une conscience collective aiguë, un attachement à la dignité du travail, une méfiance constante vis-à-vis des autorités. À Thiès, le silence social est suspect. L’absence de contestation est perçue comme une anomalie.
Une effervescence culturelle indocile
La « rébellion thiessoise » ne se limite pas à la politique ou au syndicalisme. Elle irrigue également la culture. La ville est un creuset artistique où s’expriment les frustrations, les espoirs et les colères.
Musiciens, comédiens, plasticiens y trouvent un terrain fertile. Les expressions culturelles y sont engagées, critiques, parfois irrévérencieuses. L’humour y est une arme, la satire un langage courant.
Les scènes locales vibrent d’une énergie particulière. On y parle du quotidien, des injustices, des contradictions sociales. On y interpelle le pouvoir, sans détour. Thiès cultive une forme d’insolence créative. Une manière de dire les choses sans filtre, avec une liberté rare.
Située à la croisée des routes, proche de Dakar, Thiès est un carrefour humain. Elle accueille des populations venues de toutes les régions du Sénégal et au-delà. Cette diversité nourrit son identité. Elle renforce sa capacité à débattre, à confronter les idées, à produire du dissensus. À Thiès, l’unanimité est rare. Et c’est précisément ce qui fait sa richesse.
La ville marquée par une forte urbanisation, anarchique à vrai dire, génère ses propres tensions. Comme partout ailleurs, le chômage, la précarité, l’accès aux services y sont très présents. Ces réalités alimentent la contestation, renforcent le sentiment d’injustice, et entretiennent l’esprit critique.
Une relation ambivalente avec le pouvoir
Thiès a souvent entretenu avec le pouvoir central une relation complexe, faite de méfiance et de dépendance. La ville revendique son autonomie d’esprit, mais elle reste confrontée aux réalités de la gouvernance nationale.
Les projets d’infrastructures, les politiques publiques, les investissements de l’État y sont scrutés avec attention. Toute promesse non tenue devient un sujet de mobilisation. Toute décision impopulaire peut déclencher des réactions vives.
Mais cette exigence n’est pas un rejet systématique. Elle est l’expression d’une citoyenneté active, d’une volonté de participer pleinement à la vie démocratique.
De ville rebelle à pôle important du Sénégal de demain
Après avoir longtemps été le théâtre des affrontements politiques, Thiès peut aujourd’hui s’imposer comme un axe du rééquilibrage territorial. Sa position géographique, à proximité de Dakar et non loin de l’Aéroport international Blaise-Diagne, lui confère un avantage logistique dans les pôles-territoires en gestation.
La réhabilitation du réseau ferroviaire, héritage de son histoire, pourrait faire d’elle un hub de mobilité ultra moderne, reliant les zones intérieures à la capitale. À cela s’ajoute la nécessité d’y renforcer les écoles de formation professionnelle adaptées aux besoins du marché.
Car Thiès n’est pas seulement une ville de passage. Elle est aussi au cœur d’une zone à fort potentiel fruitier et maraîcher, capable de soutenir une politique ambitieuse de souveraineté alimentaire et de transformation agro-industrielle. En structurant ces filières, la ville pourrait devenir un pôle économique à part entière.
Thiès peut aussi contribuer à décongestionner Dakar, à condition d’être pensée comme une véritable métropole abritant logements, services publics, infrastructures de santé, universités, zones industrielles. Autrement dit, une ville où l’on ne fait pas que transiter, mais où l’on vit, travaille et investit.
Si cette ambition est portée avec rigueur, Thiès pourrait cesser d’être une alternative pour devenir une évidence.
Accueillir le défilé, symbole et paradoxe
Que Thiès accueille le défilé du 4 avril n’est pas anodin. C’est à la fois une reconnaissance et un défi. Reconnaissance d’une ville centrale dans l’histoire nationale. D’un territoire qui a contribué, par ses luttes, à l’élargissement des libertés.
Défi, aussi, pour un pouvoir qui vient défiler dans une ville qui observe, qui juge, qui commente.
Le défilé militaire, symbole d’ordre et de discipline, se déploiera demain, 4 avril, jour des 66 ans de notre République, dans un espace habitué à la contestation, où le passé n’est jamais loin.
Dans un contexte national en mutation, Thiès est un thermomètre. Un lieu où se lisent, souvent avant ailleurs, les tensions et les aspirations du pays. En accueillant le défilé du 4 avril, elle ne renonce pas à sa nature. Car derrière les drapeaux et les fanfares, une vérité est éternelle. Certaines villes ne défilent pas au pas. Elles marchent à leur propre rythme.
Et Thiès est de celles-là.
HENRIETTE NIANG KANDE
L’article Célébration de la fête nationale du 04 avril 2026 : Thiès, ville indocile au cœur du Sénégal est apparu en premier sur Sud Quotidien.